Les Etats-Unis seraient, à en croire nos grands médias, passés de l'ombre à la lumière mardi dernier grâce à un raz-de-marée démocrate au Congrès et dans nombre d'Etats. Pourtant, à y regarder de plus près, c'est plutôt à une défaite républicaine que l'on a assisté, défaite qui s'enracine dans une crise temporaire interne au GOP.
Mais d'abord, quelle est l'ampleur de cette "écrasante victoire"? En réalité, nous apprend Karl Rove, très limitée : la Chambre s'est jouée à moins de 80000 voix, le Sénat à environ 3000. En clair, sans le très médiatisé scandale Mark Foley, les Républicains seraient encore majoritaires au Congrès. Et c'est là que les critiques de Karl Rove ou Ken Melhman se trompent : leur stratégie était la bonne et l'analyse globale qui la sous-tend reste entièrement valide; on gagne en mobilisant sa base, notamment grâce à système de mobilisation de l'électorat dans les derniers jours de la campagne (Get Out The Vote program).
Cependant, une victoire républicaine dans un tel contexte aurait été arrachée in extremis, avec une faible marge et une faible majorité difficile à manoeuvrer. Républicains et démocrates seraient alors apparus comme deux forces politiques à peu près semblabes, alternant régulièrement au sommet du pouvoir. Bref, le GOP ne serait pas devenu le parti de gouvernement naturel des Etats-Unis, comme le Parti démocrate le fut pendant des décennies. Là encore, ces élections prouvent une fois de plus que Rove a raison : une majorité républicaine durable est une majorité qui embrasse les valeurs conservatrices et refuse le "Washingtonnisme". Si les républicains n'ont pas pu sécuriser leur victoire grâce au ralliement préalable de leur base et sont arrivé vulnérables aux scandales à la fin de la campagne, c'est bien parce qu'ils ne sont plus perçu comme les partisans du small government, de l'éthique en politique ou du conservatisme social : bref, ils ont oublié Reagan et ont perdu les élections.
A qui en incombe la responsabilité? A tous, aussi bien au Président qu'au Congrès, tout particulièrement à son leadership. Et c'est là que commence la route de la reconquête du Congrès et de la rétention de la Maison Blanche. La désignation d'un nouveau leadership républicain à la tête des deux Chambres et du Republican National Committee (RNC) sera le premier pas de ce long chemin.
Au Sénat, l'affaire est pliée : le départ de Bill Frist (qui n'a pas brigué sa succession) ouvre la voie au N°2 de l'actuelle majorité, Mitch McConnel. Vrai conservateur, homme d'expérience et fin manoeuvrier, il a souvent pallié le manque de leadership évident de Frist, qui restera comme un Majority leader faible, totalement dépassé par les fortes personnalités centristes comme John McCain.
A la Chambre, Dennis Hastert, Speaker depuis 8 ans, a renoncé à diriger le groupe républicain. Il laisse le champ libre à l'actuel Majority Leader John Boehner, au leader des conservateurs Mike Pence et probablement au Texan Joe Barton, dont la candidature affaiblierait Boehner, les deux se positionnant sur le même créneau conservateur modéré. Si les trois appellent au retour au reagannisme et si aucun ne fait véritablement parti de la vieille garde (Boehner a pris la succession de Tom Delay en janvier dernier), Mike Pence, 47 ans, élu en 2000 et chairman du RSC, est de loin le favori de la base conservatrice qui se rallie autour lui, des élus clés (Tom Tancredo) aux bloggeurs en passant par les organisations conservatrices. Son action en effet plaide pour la sincérité de son engagement: il n'a pas hésité à affronter la Maison Blanche sur deux dossiers importants (le No Child Left Behind Act de 2002, le Medicare Prescription Drug Act de 2003) au nom de la rigueur budgétaire et du Small Government. Son élection serait donc un signal clair, très bien reçu par la base, même si Boehner ou Barton représentent eux aussi une ligne conservatrice à rebour de l'ancien leadership, dépensier et ossifié. Il faudra aussi regarder avec attention la course pour le poste de Minority Whip, qui oppose le sortant Roy Blunt, dernier représentant de la vieille garde, et John Shadegg, autre figure, au côté de Pence, des conservateurs. La défaite et la nouvelle configuration du groupe républicain à la Chambre placent les conservateurs en position de prendre le contrôle du parti à la Chambre. Car seuls trois membres du Republican Study Committee (RSC), qui regroupe les conservateurs à la Chambre, ont perdu mardi : le RSC est désormais majoritaire chez les républicains.
De son côté, Ken Melhman, qui dirige le parti républicain depuis 4 ans, a décidé de quitter son job avec un bilan remarquable malgré cette défaite, et on l'annonce déjà dans l'équipe de campagne de Giuliani. Un nom circule avec insistance pour le remplacer : celui de Michael Steele, Lieutenant-Gouverneur noir du Maryland et candidat malheureux au Sénat. Sa défaite, dans un blue State et dans une mauvaise année pour le GOP, n'a pas effacé une formidable campagne qui a fait de lui une personnalité nationale que certains annoncent déjà sur un ticket pour la présidence dans les prochaines décennies. Déjà, son conservatisme, son charisme, son discours construit et articulé, et son appartenance à la communauté noire en fait un formidable candidat pour ce poste. Les obstacles? Karl Rove, qui le verrait au gouvernement (comme Secrétaire au logement et au développement urbain), et lui-même, qui pourrait se laisser tenter par un passage dans le privé.
Les deux mois qui viennent seront donc déterminants dans la constitution d'un nouveau leadership, conservateur et qui s'assume comme tel, capable de construire un discours et un programme cohérent, et de conduire une opposition efficace à la nouvelle majorité. Dans tous les cas de figures, il se assurément plus conservateur et cohérent que l'actuel.
La suite de cette analyse demain si possible...
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